Dix documentaires pour quatre fictions. Ce que la guerre a fait au cinéma ukrainien se voit au Festival d’Odesa
La 17e édition du Festival international du film d’Odesa se tient à Kyiv jusqu’au 4 septembre : plus de quatre-vingts films, deux compétitions et dix programmes hors compétition. En compétition nationale, quatorze films ukrainiens, dont quatre fictions seulement.

À Kyiv s’est ouvert le 17e Festival international du film d’Odesa : neuf jours, plus de quatre-vingts films, deux compétitions et dix programmes hors compétition. Mais cette année, le plus intéressant n’est même pas à l’affiche, il est dans l’arithmétique : la compétition nationale réunit quatorze longs métrages ukrainiens, dont quatre fictions seulement. Les dix autres sont des documentaires.
Le programme et les dates ont été publiés par le festival lui-même ; la composition des compétitions est reprise des annonces officielles.
Le festival se tient du 27 août au 4 septembre, et les projections ont lieu dans deux cinémas de Kyiv : le Zhovten, dans le quartier de Podil, et l’Oscar, dans le centre commercial Gulliver.
Dix contre quatre
Ce rapport mérite qu’on s’y arrête. En Ukraine, le documentaire a toujours été le parent pauvre de la fiction : moins cher, moins visible, quasiment sans sortie en salles. La guerre a renversé la proportion : filmer ainsi est devenu à la fois plus rapide et plus honnête.
Il suffit de regarder de quoi parlent ces dix films. « Bo kozatskoho rodu » (« Car nous sommes de sang cosaque ») de Roman Krupach est le journal intime du réalisateur, de février 2022 jusqu’à sa grave blessure en 2024, où les images du front sont complétées par de l’animation. « Hirnyk » (« Le Mineur ») de Mykola But suit les habitants du Donbas face au choix de l’évacuation, et les bénévoles qui évacuent gens et animaux des villages proches du front. « Riatui » (« Sauve-les ») d’Alessio Schiazza raconte ceux qui, sur des routes minées, vont chercher les animaux abandonnés.
« Tysha lymaniv » (« Le Silence des limans ») de Volodymyr Bakum observe, quatre saisons durant, ce que la guerre fait à la nature du parc national des limans de Tuzly. « Mashyna chasu Maidan » (« Maïdan, la machine à remonter le temps ») de Volodymyr Tykhyi et Roman Liubyi renvoie un combattant blessé de 21 ans en décembre 2013, à la recherche d’un jeune poète qui mourra dix ans plus tard. « Odnoho dnia ya khochu pobachyty tebe shchaslyvym » (« Un jour, je veux te voir heureux ») de Maryna Nikolcheva, ce sont deux cinéastes qui filment leur propre couple pendant que tout change autour d’eux.
Parmi les documentaires que recommandent les critiques figure aussi « Kuba i Aliaska » (« Cuba et Alaska ») de Yehor Troianovskyi, grand triomphateur l’an dernier du Festival international du film de Bruxelles. Deux ambulancières, Yuliia Sydorova et Oleksandra Lysytska, évacuent les blessés du front, et le film y trouve non seulement l’horreur, mais aussi le rire.
À part, « Teatr Veteraniv » (« Le Théâtre des vétérans ») de Yuliia Bolshynska : vétérans, militaires en service, médecins de combat et bénévoles se reconstruisent par la scène, et la répétition devient le lieu où l’on peut enfin mettre des mots sur ce qui s’est passé. Ce même film est projeté cette semaine à Berlin, au Centre de l’unité des Ukrainiens.
Sur les quatre fictions, deux abordent elles aussi la guerre de biais plutôt que de front. « Kryla » (« Les Ailes ») d’Ana Rocha de Sousa raconte une jeune Ukrainienne porteuse de trisomie 21 qui fuit la guerre avec sa famille vers le Portugal, et une amitié inattendue qui lui redonne confiance en la vie. « Mriia Kiry » (« Le Rêve de Kira ») de Denys Kolesnikov est la seule comédie musicale de la compétition : l’héroïne se prépare à émigrer, jusqu’à ce que la guerre balaie ses projets. « Solist » (« Le Soliste ») de Serhii Storozhev suit un comédien de province cynique, engagé pour jouer un patient d’hôpital psychiatrique devant des étudiants en médecine, et ce que cette expérience va lui coûter.
Le film qui a déjà gagné à Toronto
La quatrième fiction est arrivée à Kyiv avec une récompense que le cinéma ukrainien n’avait encore jamais obtenue.
« Za peremohu ! » (« Pour la victoire ! ») de Valentyn Vasianovych a remporté en septembre dernier le grand prix de la section Platform au 50e Festival de Toronto, doté de 20 000 dollars canadiens. Platform est une compétition de cinéma d’auteur, réservée aux voix de réalisateurs affirmées, et ce n’est pas seulement la première victoire d’un film ukrainien : c’est la toute première fois qu’un film ukrainien y était sélectionné.
L’intrigue est une dystopie sur l’Ukraine d’après la victoire. Le réalisateur et son équipe y jouent leur propre rôle : le chef opérateur Mykhailo Liubarskyi, l’ingénieur du son Serhii Stepanskyi, le producteur Volodymyr Yatsenko. Le fil conducteur n’est ni la guerre ni la reconstruction, mais l’éclatement des familles : les épouses et les enfants ne reviennent pas de l’étranger. Vasianovych tourne un film dans le film, et la frontière entre la mise en scène et le réel est volontairement brouillée.
Le teaser de « Za peremohu ! ». Vidéo : FilmFestival Cottbus
Compétition internationale : quatorze histoires de femmes
Cette année, la sélection internationale compte elle aussi quatorze films, venus d’Europe, d’Amérique du Nord et d’Amérique du Sud. Elle est construite autour de destins de femmes, à différentes époques et dans différentes circonstances.
À retenir : « Heysel 85 » de Teodora Ana Mihai (Belgique, Pays-Bas, Allemagne), sur la tragédie du stade bruxellois en 1985 ; « La Chienne » de la Chilienne Dominga Sotomayor ; « Moscas » du Mexicain Fernando Eimbcke ; « Trois jours en septembre » du Roumain Tudor Giurgiu ; « Brûlant » de l’Américain Ramzi Bashour. Sans oublier « Argent sale, nuits blanches » du duo bulgare Kristina Grozeva et Petar Valchanov, ceux-là mêmes dont « The Lesson » avait fait en son temps le tour du monde.
Qui juge
La composition des jurys mérite cette année un paragraphe à part : on y trouve un oscarisé et un lauréat du Pulitzer.
La compétition internationale est jugée par le Bosnien Danis Tanović, dont le premier film, « No Man’s Land », avait remporté à la fois l’Oscar et le Golden Globe du meilleur film en langue étrangère. À ses côtés : la critique de cinéma allemande Olivia Popp, la productrice suédoise Kristina Åberg, fondatrice de la société Atmo et forte de trente ans de métier, et deux Ukrainiens : le réalisateur Pavlo Ostrikov, qui a fait ses débuts dans le long métrage avec « Ty — kosmos » (« U Are the Universe »), et l’actrice Anastasiia Karpenko, prix d’interprétation féminine au 75e Festival de Locarno pour « Yak tam Katia ? » (« Comment va Katia ? »).
La compétition nationale est évaluée par le Suédois Freddy Olsson, producteur qui travaille depuis de longues années avec le Festival de Göteborg ; le Bosnien Damir Šagolj, photojournaliste et réalisateur, lauréat du prix Pulitzer 2018 pour ses images de la crise des Rohingyas pour Reuters ; la Géorgienne Salomé Alexi, présidente de l’Institut géorgien du cinéma ; la productrice ukrainienne Nataliia Libet, cofondatrice de 2Brave Productions et membre de l’Académie des Oscars ; et le documentariste Volodymyr Mula, récompensé en 2024 d’un Emmy sportif pour la série « Football Must Go On ».
Le jury de la Fédération internationale de la presse cinématographique, la FIPRESCI, est cette fois entièrement ukrainien : Liudmyla Novikova, Iryna Zubavina et Nataliia Musiienko.
Le « festival des festivals » : huit victoires venues d’ailleurs
Le plus court chemin pour voir ce que les grands rendez-vous ont récompensé cette année : un programme à part de huit films, qui ont tous déjà remporté un prix.
« Le Château de fer-blanc » d’Alexander Murphy (Irlande, France) : prix spécial du jury de L’Œil d’or à Cannes. « L’Ours chahuteur » de Gabriela Osio Vanden et Jack Weisman (Canada, États-Unis, Royaume-Uni) : grand prix à Sundance. « Les Petits Voleurs » de Máté Ugrin : prix FIPRESCI à Karlovy Vary. « Milk Teeth » de Mihai Mincan : prix des valeurs humanistes à Thessalonique. « La mort n’a pas de maître » de Jorge Thielen Armand : Quinzaine des cinéastes à Cannes. « Une terre à la limite » de Michael Kofler : Prix du cinéma bavarois du meilleur premier film.
Ces huit films comptent aussi une production ukrainienne : « Myr dlia Niny » (« La Paix pour Nina ») de Zhanna Dovhych (Ukraine, Suisse). Nina Branovytska a perdu son fils, un mitrailleur qui défendait l’aéroport de Donetsk et qui est mort en captivité en 2015. Le film part d’une seule famille pour embrasser un siècle entier : l’Holodomor, la guerre, l’Afghanistan, le présent.
À voir en famille
Deux films du programme ont été pensés pour être vus en famille, et tous deux relèvent de genres rares dans notre cinéma.
« Khreshchatyk 48/2 » de Dmytro Avdieiev est une fantasy familiale : Yurko, 11 ans, découvre dans une cave de Kyiv l’entrée du Bureau des forces magiques, en activité depuis l’an 482. Avec Mia, une camarade de son âge, il bascule dans un monde parallèle où seuls les enfants sont admis, et y croise les personnages de la mythologie ukrainienne.
La bande-annonce de « Khreshchatyk 48/2 ». Vidéo : B&H Film Distribution Company
« Krashanka 2.0. Kvantovyi paradoks » (« L’Œuf de Pâques 2.0. Le paradoxe quantique ») de Taras Dudar est la suite d’une comédie sortie en 2024. Ivan Zabiiaka apprend que son fils, militaire, est à l’hôpital : il construit une machine à paradoxe quantique, la charge dans un vieux bus et traverse tout le pays pour changer le passé. De la science-fiction dans un village ukrainien, ça ne se voit pas tous les jours.
Où aller
Le festival se répartit sur deux sites. Le Zhovten, c’est Podil, au 26, rue Kostiantynivska, à deux pas du métro Kontraktova ploshcha ; le cinéma fonctionne depuis 1931, quand il s’appelait « Deviate Derzhkino » (« le Neuvième cinéma d’État »), et compte six salles. L’Oscar se trouve au septième étage du centre commercial Gulliver, place Sportyvna, avec six salles lui aussi. Billets et pass sont en vente sur le site du festival.
Outre les deux compétitions, dix programmes hors compétition sont proposés, dont un focus sur Israël et un focus sur la Géorgie, des avant-premières de gala, la compétition FIPRESCI, ainsi que des volets professionnels : Film Industry Office, Actor’s Lab et l’école de cinéma du festival.
Le portail « Cherie FM » a consacré un article à part à la sélection complète des avant-premières de gala : sept des huit films sont ukrainiens.
Pour rappel, comme l’a écrit le portail « Cherie FM », le festival collecte cette année des fonds pour préparer à la rentrée des enfants qui ont perdu leurs parents à la guerre, et, au lieu d’applaudissements lors de la cérémonie, il invite chacun à apporter des bouquets.
Photos : Albert Bergonzo (CC BY-SA 4.0) et Mykola Svarnyk (CC BY-SA 3.0), Wikimedia Commons ; images tirées des bandes-annonces des films.


