L’État de l’Arizona traîne L’Oréal en justice pour ses défrisants
L’État de l’Arizona accuse le géant français des cosmétiques d’avoir caché les risques de ses produits de défrisage chimique — et devient ainsi, selon Reuters, le premier État américain à franchir le pas. L’Oréal rétorque que la plainte n’a aucun fondement, ni juridique ni scientifique.

L’État de l’Arizona a porté plainte devant un tribunal de l’État, dans le comté de Maricopa, contre L’Oréal USA, sa maison mère française L’Oréal S.A. et sa filiale SoftSheen-Carson : selon l’État, le groupe a vendu pendant des décennies des produits de défrisage chimique en dissimulant les risques de cancer qui leur sont associés. La plainte est datée du 10 septembre 2026 ; elle a été rendue publique le lendemain, le 11.
C’est ce qu’a annoncé le bureau du procureur général de l’Arizona.
Premier État à se lancer, après douze mille plaintes privées
Selon Reuters, l’Arizona est le premier État américain à attaquer en justice un fabricant de défrisants, ces produits qui lissent chimiquement les cheveux. Les plaintes privées s’abattent sur le secteur depuis octobre 2022 : elles ont été regroupées en une seule procédure fédérale à Chicago, présidée par la juge Mary Rowland, qui comptait 12 129 dossiers au 1er septembre 2026. Outre L’Oréal, Revlon figure parmi les défendeurs ; les premiers procès pourraient s’ouvrir l’an prochain, estime Reuters.
L’Oréal savait, ou aurait dû savoir, que ces produits défrisants toxiques étaient dangereux. Mais au lieu d’avertir ses clientes, l’entreprise a fait passer ses profits avant la sécurité des femmes et des enfants. C’est inacceptable, et nous lui demanderons des comptes.
— a déclaré la procureure générale de l’Arizona, Kris Mayes, dans un communiqué.
La plainte cite les marques Dark and Lovely, Optimum et Mizani, ainsi que la gamme pour enfants Dark and Lovely Beautiful Beginnings. Elle s’appuie sur la loi de l’État contre la fraude à la consommation : l’Arizona réclame l’interdiction de vendre ces produits sans avertissement clair sur leurs risques, les amendes maximales — jusqu’à dix mille dollars par infraction délibérée, chaque vente en Arizona comptant, selon le plaignant, comme une infraction distincte — et le remboursement des acheteuses.
Un défrisant, c’est quoi au juste ?
Il ne s’agit ni d’un lissage à la kératine ni d’un fer à lisser. Les défrisants sont des produits alcalins à base d’hydroxydes qui rompent les ponts disulfure de la kératine et « réécrivent » la structure en spirale du cheveu pour la rendre raide. L’effet dure jusqu’à la repousse : selon la plainte, il faut retraiter les racines en moyenne toutes les quatre à huit semaines. Le document cite une étude sud-africaine portant sur 39 marques de défrisants, dont le pH médian atteignait 12,36, ainsi que les brûlures du cuir chevelu dont souffrent les utilisatrices.
L’étude par laquelle tout a commencé
Le socle scientifique de la plainte est une étude de l’Institut national des sciences de la santé environnementale des États-Unis (NIEHS), publiée dans le Journal of the National Cancer Institute le 17 octobre 2022. Dans le cadre de la Sister Study, les chercheurs ont suivi 33 947 femmes de 35 à 74 ans pendant près de onze ans en moyenne et ont recensé 378 cas de cancer de l’utérus. Chez celles qui utilisaient des produits lissants plus de quatre fois par an, le risque s’est révélé 2,55 fois plus élevé que chez celles qui n’en avaient jamais utilisé. Les colorations et les permanentes, elles, n’ont pas montré de lien de ce type.
Selon nos estimations, 1,64 % des femmes qui n’ont jamais utilisé de produits lissants développeront un cancer de l’utérus avant 70 ans ; chez les utilisatrices fréquentes, ce risque grimpe à 4,05 %. Ce doublement est préoccupant. Mais il faut le replacer dans son contexte : le cancer de l’utérus reste un cancer relativement rare.
— expliquait alors la responsable de l’étude, Alexandra White.
L’étude a ses limites, que ses auteurs ont signalées d’emblée. On n’a pas demandé aux participantes quelles marques ni quels ingrédients elles utilisaient. Et surtout, il s’agit d’une association épidémiologique, pas d’un lien de causalité démontré.
Ces résultats constituent la première preuve épidémiologique d’une association entre l’utilisation de produits lissants et le cancer de l’utérus. D’autres recherches sont nécessaires pour reproduire nos conclusions dans d’autres contextes et déterminer quelles substances sont à l’origine de cette association.
— concluait l’article. L’American Cancer Society avait alors précisé que cette étude ne permettait pas d’affirmer que ces produits provoquent le cancer de l’utérus, tout en ajoutant qu’au vu de données encore limitées, certaines femmes pourraient choisir d’y recourir moins souvent, voire d’y renoncer.
Ce que répond L’Oréal
La santé et le bien-être de tous nos consommateurs sont la priorité absolue de L’Oréal. Nos produits font l’objet d’une évaluation scientifique rigoureuse de leur sécurité par des experts, qui veillent aussi à ce que nous respections scrupuleusement toutes les réglementations sur chacun des marchés où nous sommes présents. Nous avons confiance dans la sécurité des produits SoftSheen-Carson et estimons que les accusations de cette plainte ne reposent sur aucun fondement, ni juridique ni scientifique.
— a déclaré un porte-parole de L’Oréal USA aux médias américains, dont la chaîne AZFamily.
L’étude sur laquelle repose cette plainte a elle-même reconnu la nécessité de recherches complémentaires et n’a établi aucun lien de causalité entre l’utilisation de ces produits et les pathologies invoquées par les plaignants.
— a ajouté l’entreprise.
La piste française
L’Oréal se présente comme le premier groupe cosmétique au monde : siège à Clichy, aux portes de Paris, 40 marques internationales et 44,05 milliards d’euros de ventes en 2025, selon les résultats annuels publiés par l’entreprise. La plainte de l’Arizona ne vise pas seulement la filiale américaine : l’État affirme que L’Oréal USA et la française L’Oréal S.A. « ont agi et fonctionné comme une seule et même entité », en rappelant que le patron de la branche américaine siège au comité exécutif du groupe et que le président du conseil d’administration, Jean-Paul Agon, a lui-même dirigé L’Oréal USA par le passé.
Pour les lectrices européennes, un autre détail compte. Dans l’UE, le formaldéhyde est interdit comme ingrédient cosmétique, mais les défrisants alcalins visés par la plainte ne tombent pas sous le coup de cette interdiction. Aux États-Unis, la Food and Drug Administration (FDA) avait annoncé dès 2023 un projet d’interdiction du formaldéhyde dans les produits de lissage — qu’elle n’a toujours pas publié. La dernière échéance en date fixée par l’agence, le 31 décembre 2025, est elle aussi passée, et en janvier, un porte-parole de la FDA s’est contenté de répéter que cette règle restait une priorité.
La vidéo officielle du bureau du procureur général de l’Arizona consacrée à la plainte. Vidéo : Arizona Attorney General’s Office
Pour rappel, comme l’a écrit le portail « Cherie FM », une autre maison de beauté française, Chanel, a dévoilé ce mois-ci le nouveau visage de Coco Mademoiselle.
Photos : Critical Smith et Xavier Messina (Pexels), Gage Skidmore (Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0), G.Garitan (Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0), Steven R. McCaw / NIEHS (domaine public). Vidéo : Arizona Attorney General’s Office.


